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À la recherche du Royaume

CC MatthiasKabel Wikimedia

CC MatthiasKabel Wikimedia

Qu’est-ce que c’est, ce fameux Royaume tant promis dans la chrétienté? C’est à cette question que tente de répondre le récit d’Emmanuel Carrère, même si, de bonne réponse, il n’y en a sûrement pas qu’une seule. Mais c’est cette quête historico-philosophique qui guide la plume de l’auteur à travers cette brique de plus de 600 pages, melting-pot d’éléments biographiques, d’analyse théologique et de fiction.

Drôle d’objet, donc, que ce Royaume. Ai-je aimé? En fin de compte, oui. Mais, pas tout. Et j’ai eu besoin de beaucoup de persévérance.

Le Royaume Emmanuel Carrère

Le Royaume, Emmanuel Carrère

Je me serais passée des 142 premières pages, qui m’ont fait bâiller. Il y est question de l’auteur, de sa conversion temporaire au christianisme (ça a duré trois ans, je crois — depuis, il est redevenu athée, ou du moins agnostique), de sa vie à l’époque et de sa démarche. Aucun intérêt pour moi. Si j’ai poursuivi la lecture, c’est uniquement parce que le sujet me rendait très curieuse et parce qu’Emmanuel Carrère est un écrivain que j’aime beaucoup.

À partir de la page 143, on entre enfin dans le vif du sujet, l’histoire des débuts du christianisme, et ça devient plus accrocheur. Cette histoire, il nous la raconte en axant sur le personnage de Paul, mais aussi sur celui de Luc, un des quatre évangélistes du Nouveau Testament. On y croise aussi d’autres personnages historiques, mais qui deviennent ici des figures secondaires, dont le frère de Jésus et d’anciens disciples, le plus souvent en conflit avec le fameux Paul. Tout ça, sur fond d’Histoire, car Emmanuel Carrère met tout en contexte. Il s’avère que ces temps étaient politiquement très troublés et, franchement, les dictateurs et terroristes de l’époque n’avaient rien à envier à la nôtre en terme de cruauté. Par moments, c’est la terreur avec un grand T.

Il y est question des Sicaires, ces radicaux juifs qui tuaient d’un coup de poignard au milieu de la foule des Romains et leurs sympathisants, et de la rébellion juive contre les Romains qui s’est terminée par le siège de Jérusalem en 70 et la destruction du Temple. L’auteur évoque aussi le massacre des chrétiens par Néron après l’incendie de Rome en 64.

Très documenté, Emmanuel Carrère se base sur une analyse rigoureuse de tous les textes existants, que ce soit ceux de la Bible ou ceux d’historiens ou d’analystes. Toutefois, on ne peut pas qualifier ça d’essai ou de biographie, car en bon romancier, il comble les trous avec ses interprétations (mais prend bien soin de nous en aviser). Il imagine ce qu’a pu être le caractère des personnages et comment a pu se dérouler l’histoire, spéculant sur ce qui est probablement vrai… ou pas.

Notre civilisation est tellement imprégnée de christianisme que cette démarche donne un éclairage pertinent sur ce qui anime notre culture et, surtout, sur sa bougie d’allumage. Ça demeure le récit assez extraordinaire d’un homme hors du commun (bien que difficile à cerner avec justesse) et d’une poignée de ses disciples sans le sou, persécutés et sans grande crédibilité auprès de la masse… dont le mouvement, simple secte au départ, a fini par influencer toute la civilisation occidentale.

Si le mystère demeure à la fin du livre (malgré des pistes possibles), j’ai tout de même été touchée par cette quête d’Emmanuel Carrère et par l’enseignement qu’il tente d’en tirer. J’ai appris beaucoup de détails historiques, j’ai été horrifiée par certains événements, j’ai souri devant certaines histoires invraisemblables, mais j’ai aussi réfléchi et médité sur la profondeur et la complexité de toute cette quête de sens qui relie (et divise!) l’humanité.

Polar médiéval au coeur de Tallinn

J’étais curieuse de lire L’Énigme de Saint-Olav parce que ce polar médiéval se déroule à Tallinn en Estonie et que j’ai visité sa vieille ville qui est au coeur du roman. Elle a d’ailleurs gardé tout son charme de l’époque avec son muret de pierre et des maisons qui datent du XIVe siècle et même d’avant.

Indrek Hargla est un prolifique auteur estonien, natif de cette ville. Sa biographie en parle comme d’un auteur de fantastique surtout, mais ce tout premier récit de la série Melchior, l’apothicaire est bel et bien un polar réaliste. Enfin, presque. Sans touche de fantastique mais fortement imprégné de légendes et d’histoire mêlée d’une imagerie médiévale classique. Si vous aimez cet univers mythifié, vous aurez un grand plaisir à vous y plonger. Ça se passe en 1409, alors que la vieille ville qu’on peut toujours visiter aujourd’hui était encore en plein développement. On y retrouve moines, chevaliers, poisons et secrets, et aussi un peu de la vie quotidienne des habitants du village.

Tallinn était une ville marchande, un point névralgique au bord de la Baltique, et elle a souvent été occupée. D’abord par les Danois et plus tard par les Russes. L’Estonie a fait partie de l’URSS jusqu’en 1991, mais sa langue est plus proche du finlandais, à ce qu’on dit. (Comme je m’y connais autant en estonien et en finlandais qu’en martien, je veux bien le croire!) Son centre historique, avec son enceinte fortifiée, fait partie du patrimoine mondial de l’Unesco. C’est un réel plaisir de s’y promener et il n’y a pas de plus beau cadre pour y imaginer une aventure médiévale. Si vous voyagez dans ce coin-là, je vous conseille fortement de vous y arrêter. Bien sûr, c’est touristique, mais ça vaut quand même le détour.

On y trouve d’ailleurs de nombreux cafés et terrasses près de la place de l’Hôtel de Ville (et pas loin non plus de l’église Saint-Olav dont on parle dans le roman) et j’y ai très bien mangé dans un restaurant… médiéval (on est dans le thème ou on ne l’est pas), le Olde Hansa. Leur bière artisanale était aussi excellente. Pas du tout attrape-touriste.

enigme_de_saint_olav_indrek_hargla_150Melchior, ce futé mais tourmenté apothicaire, aidera donc son ami le bailli Dorn à élucider le meurtre scandaleux d’un membre décapité de l’Ordre des chevaliers teutoniques à Toompea (sur la colline qui domine la vieille ville de Tallinn et où l’Ordre a ses quartiers indépendants). Ce sera une enquête classique mais bien menée, à l’intrigue à la fois terrible et divertissante (eh oui) avec ses personnages colorés, ses concours de bière organisés par les moines et la guilde des Têtes-noires (qui a réellement existé), et qui nous fait voyager autant dans l’espace que sur la ligne de temps.

Jusqu’à présent, trois autres romans centrés sur les aventures de Melchior ont été traduits en français. Terviseks!

Écrire court

Dans un article récent du Devoir, Dominic Tardif se demandait si le récit court était caractéristique de notre époque.

J’ai acheté tout récemment City on Fire qui fait 970 pages et qui est l’un des meilleurs vendeurs de l’heure. Il y a encore de l’appétit pour du costaud. Dans mon cas, il s’agit aussi d’une sorte de boulimie, parce que j’ai beau vouloir, je sais que j’ai les yeux plus grands que la panse et ce sera déjà formidable si j’arrive à terminer ce livre quelque part au cours de l’été.

Lire court nous sauve parfois du vide et de la confusion, nous pauvres lecteurs occupés, qui lisons entre deux stations de métro, dans la salle d’attente du dentiste ou 10 minutes avant de sombrer de gré ou de force dans les bras de Morphée. Ça évite de perdre le fil d’une histoire et permet d’en connaître la fin avant que nos enfants soient devenus des grands-pères.

Alibis
Alibis57_255x400Écrire court est aussi un moyen pour les auteurs de survivre parfois. Ainsi, les petits bonshommes qui respirent dans leur tête peuvent émerger et voir un petit bout de leur vie fixé sur papier pour libérer un peu d’espace dans la tête de l’écriveux à l’imaginaire achalant. Ma première nouvelle noire a été publiée dans le magazine Alibis récemment. C’est un premier pas pour moi dans cet univers. J’espère bien qu’il sera suivi de quelques autres, mais je peux dire que j’ai beaucoup d’admiration pour ceux qui réussissent à écrire long au milieu de cette vie si peu oisive, sollicités de toute part que nous sommes par les obligations quotidiennes et par le bombardement d’infos et autres stimulus multimédiatiques!

Suggestions pour lire court
Si lire court vous paraît aussi un bon moyen de lire tout court, et que de plus vous aimez le polar et la littérature noire, Alibis est le magazine parfait pour vous nourrir et vous tenir au courant de ce qui se passe chez nos auteurs d’ici et d’ailleurs. Si vous êtes moins polar, mais que vous aimez une touche de mystère, vous pouvez aussi aller vers Madame Victoria, une série de portraits tous liés par la découverte mystérieuse d’un squelette féminin. Pour mettre un nez dans les coulisses du journalisme, Les Imperfectionnistes est aussi un bouquin qui, sans être un recueil de nouvelles, peut se lire par courts moments, chaque chapitre se penchant sur un personnage lié de près ou de loin à un journal italien.

Série policière sur Instagram
Si vous préférez les polars sur image, mais que vous êtes trop pressés pour vous embarquer dans une série bouffe-temps à la Blue Moon, Shield 5 est pour vous. Cette série policière est diffusée sur Instagram à coup d’épisodes de 15 secondes par jour en février.

Je ne pense pas que le court va l’emporter sur le long, mais comme dans n’importe quel art, on a parfois envie d’un éclair créatif. Il y a des moments pour savourer une toune de trois minutes et une autre pour écouter l’album au complet.

Sur la trace d’Agatha Christie en Mésopotamie

Elle aurait pu se contenter d’écrire des romans (plus d’une soixantaine, sans compter nouvelles et pièces de théâtre), mais Agatha Christie était une insatiable curieuse et touche-à-tout : décoratrice, pianiste, infirmière, pharmacienne, photographe, vidéaste, réparatrice habile d’artefacts… Elle a eu mille vies. Tout ce qu’elle touchait, et toutes les personnalités qu’elle rencontrait, étaient sources d’inspiration pour ses histoires.

La reine du whodunnit (Qui a fait ça? Qui a tué?) sera en vedette jusqu’en avril à Pointe-à-Callière. Comme tout le monde, je connaissais l’auteure et quelques-unes de ses histoires les plus célèbres. Miss Marple et, plus encore, Poirot, sont entrés dans l’imaginaire collectif. Si on n’a jamais lu ses livres, on a au moins vu une des nombreuses adaptations de ses romans. Je ne connaissais toutefois que des bribes de sa vie et j’ai été fascinée par la dame tout au long de cette exposition.

C’est d’ailleurs moins une exposition sur une période en particulier de l’Histoire qu’une initiation au travail d’archéologue et une mise en lumière de l’apport d’Agatha Christie à ce domaine. Grande voyageuse, habitée par une grande soif d’apprendre, elle est partie vers Ur (ville antique d’Irak) par le train de l’Orient-Express pour soigner une peine d’amour. Et c’est à Ur que celle qui n’aimait pas du tout les histoires d’amour dans les intrigues policières a rencontré son second mari, Max Mallowan, avec qui elle a partagé cette passion pour l’archéologie pendant de nombreuses années.

Elle ne faisait pas qu’accompagner son mari sur les champs de fouille, mais elle participait activement à la restauration des oeuvres et à la documentation de la recherche par la photo et la vidéo. (Débrouillarde, elle avait découvert que sa crème de beauté était d’une grande efficacité pour nettoyer sans les abîmer les artefacts d’ivoire, eh oui!) Elle a même financé des fouilles avec les revenus de ses romans.

Inversement, cette partie de sa vie, d’archéologue et de voyageuse, a inspiré plusieurs de ses romans : « Meurtre en Mésopotamie », « Rendez-vous avec la mort », « Mort sur le Nil ». Observatrice, elle se servait de tout ce qu’elle apprenait au quotidien pour nourrir ses intrigues.

Tous les amateurs de polars et du travail de l’auteure seront intéressés par le parcours de l’exposition qui nous résume à la fois sa vie et son oeuvre, et fait les liens entre l’une et l’autre.

Un Télex de Cuba de Rachel Kushner envoûtant

Télex de Cuba, Rachel KushnerEntre 1952 et 1959, Cuba subit de grands bouleversements sociaux et politiques. Du coup d’État fomenté par Batista, à la solde des Américains, jusqu’à la Révolution de Castro, qui les chassera du territoire, l’île a vécu quelques années instables que nous raconte Rachel Kushner dans son Télex de Cuba. L’auteure multiplie les voix pour nous faire vivre ces années de l’intérieur. Comme si on y était, donc. Et c’est plutôt réussi.

Venue de son Tennessee natal, la jeune Everly débarque avec ses parents, d’abord à La Havane, puis à Preston et à Nicaro où son père dirigera une mine de nickel, alors que Batista vient de s’installer au pouvoir. On découvre l’île à travers ses yeux d’enfant, puis d’adolescente. Un regard curieux, ouvert, allumé. On s’attache tout de suite à cette personnalité hors du commun, sensible et déjà affirmée. Rachel Kushner s’est inspirée des souvenirs de ses grands-parents et de l’enfance de sa mère pour écrire ce roman. On devine que la petite Everly fait honneur à l’ombre maternelle.

En contre-chant, on suit aussi le fils d’un dirigeant de la production de canne à sucre, ainsi que plusieurs Américains venus chercher de meilleures conditions de vie à Cuba, mais qui vivent en autarcie dans leur petit monde de Blancs américains dans un système qui les favorisent au détriment des travailleurs locaux.

Et dans les choeurs, les voix d’un trafiquant d’armes français et d’une danseuse et putain cubaine, espionne pour Castro, viennent ponctuer le récit.

La plupart des personnages se croisent, mais parfois sans se connaître, ou alors si peu. Chacun de ces points de vue vient enrichir le portrait global de ces années cubaines.

C’est surtout l’univers des expatriés américains qu’on apprend à connaître, tout en prenant conscience du choc des cultures et des enjeux historiques et sociaux de la révolution cubaine. L’auteure passe par l’intime pour nous faire connaître un pan de la grande Histoire. On en ressort un peu plus savant et avec des parfums et des couleurs plein la tête qui donnent envie d’aller danser la salsa dans les Caraïbes, un daiquiri à la main. Un peu plus et on ressent, nous aussi, la nostalgie de ces années-là et le mal du pays.

Pour voyager un peu, un vidéo sur le Cuba d’aujourd’hui ici. Vous n’apprendrez pas grand chose de l’histoire du pays mais vous en ressentirez l’atmosphère. Visuellement très réussi.

Trois lectures et un gâteau au citron

Les trois récits suivants font partie de la sélection finale du Prix des meilleurs romans de Points 2014, dont l’heureux élu sera nommé en juin, et pour lequel j’agis en tant que jurée.

La singulière tristesse du gâteau au citron, d’Aimee Bender

La singulière tristesse du gâteau au citron, Aimee Bender

La singulière tristesse du gâteau au citron, Aimee Bender

Le plus charmant et original des trois, à mon avis, est cette singulière tristesse du gâteau au citron. Rose a neuf ans lorsqu’elle découvre que le gâteau au citron préparé par sa mère pour son anniversaire goûte littéralement la tristesse et la frustration de celle-ci, femme au foyer qui cherche à s’épanouir. À partir de ce jour, notre héroïne n’arrive plus à se débarrasser de ce don qui ne fait que se raffiner avec le temps. Non seulement ressent-elle toutes les émotions du cuisinier, mais elle peut même deviner la provenance de chacun des aliments d’un mets. Pour ne plus avoir à subir l’assaut émotionnel d’autrui, elle devient adepte d’une alimentation préfabriquée aseptisée, en attendant des jours meilleurs.

Ne vous attendez pas à un récit de genre fantastique. Il s’agit plutôt d’une métaphore (plus près du réalisme magique de Marquez) sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte (du moins, c’est ainsi que je l’interprète) où chacun réagit selon sa personnalité, voit le monde avec un regard neuf (et moins émerveillé!) et doit s’adapter à cette nouvelle vision. Si Rose possède une acuité et une empathie surnaturelle qu’elle trouve lourdes à porter, son frère Joseph, lui, a la faculté de se fondre dans les objets autour de lui afin de disparaître aux yeux de tous. Rafraîchissant, à la fois touchant et plein d’humour.

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

C’est par une très courte promenade (novella) qu’Ann Beattie nous fait sillonner les sentiers amoureux de sa protagoniste, Jane, pendant la première moitié de sa vie adulte dans Promenades avec les hommes. D’abord en couple avec un jeune musicien recyclé en une sorte de beatnik, elle s’entichera d’un professeur paternaliste et troquera garçon et campagne pour homme mûr et ville. C’est surtout cette dernière union qu’on suit dans le New York des années 80, à travers le regard lucide, sans compromis, d’une femme sur les amours de sa jeunesse.

J’ai apprécié ce portrait d’amoureuse qui ose suivre ses coups de coeur tout en prenant conscience de ses lacunes et de sa faiblesse. Rien n’est immuable, le temps passe, les gens meurent, les relations se font et se défont. Ces fragments d’une vie bien imparfaite, elle les rend avec fluidité et quelques digressions qui nous laissent entrevoir l’ambiance new-yorkaise et les recoins tragiques du destin.

J’ai un bémol pour la finale, une scène avec de nouveaux personnages arrivés de nulle part et qui me semblaient étrangers au récit, mais dans l’ensemble, c’est une histoire qui se lit agréablement.

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?, de Jeanette Winterson

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?

Je ne suis pas fan de l’autofiction. Il faut donc une plume rare et habile pour me captiver. Ça n’a pas été le cas ici, malheureusement, malgré le merveilleux titre, Pourquoi être heureux quand on peut être normal?, qui pique la curiosité. L’écriture n’a rien de transcendant et le récit est jonché d’événements épars de la vie de l’auteure mais qui restent anecdoctiques à mes yeux, même s’ils sont censés tisser la trame d’une vie. Au début du récit, elle effleure la vie des ouvriers en Angleterre dans le dernier siècle, mais le contexte social est vite oublié et l’accent est mis de nouveau sur son histoire personnelle qui, malgré le contexte (celui d’une enfant adoptée), demeure somme toute assez banale.

Elle raconte la névrose de la fille et de la mère, avec, pêle-mêle, un contexte familial étouffant, son sentiment d’abandon, son amour pour la littérature, un brin de féminisme comme fond, un épisode de dépression, quelques réflexions par rapport à l’amour et un rapport mère-fille vraiment très problématique. Ce n’est pas totalement dénué d’intérêt, mais j’avais l’impression d’avoir lu et entendu cette histoire mille fois. J’ai souri à quelques reprises, j’ai été peinée à d’autres, mais l’ensemble ne m’a pas accroché, sauf aux toutes dernières pages, où l’auteure-héroïne narre le récit de ses retrouvailles avec sa mère naturelle. À ce moment, on est enfin dans l’art de raconter une histoire, avec un certain souffle dramatique, et non dans les remous d’un journal intime nombriliste. Tout ça est bien subjectif. Peut-être y trouverez-vous votre compte si vous pouvez, davantage que moi, vous identifier au personnage central.

Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? de Jennifer Egan : le mouvement du temps

Qu'est-ce qu'on a fait de nos rêves? de Jennifer Egan

Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? de Jennifer Egan

Tout bouge et rien ne se passe exactement comme on l’avait prévu. Jennifer Egan nous invite au bal du temps dans son roman « Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? », prix Pulitzer 2011. Danseurs talentueux ou maladroits, parfois chanceux, parfois pas, ses personnages se frôlent, s’entrecroisent, se choisissent ou se saluent le temps de quelques pas. Ils évoluent comme ils peuvent sur une piste accidentée, s’enfargent, se relèvent, prennent des pauses avant de reprendre leur élan. Et c’est comme ça, presque à leur insu, que le temps file et que leur vie se chorégraphie.

Le titre traduit évoque une certaine nostalgie, mais il n’est pas tant question ici de rêves perdus que de la vie qui est mouvement constant. Pour survivre, nous sommes obligés d’apprendre à valser avec une certaine souplesse. Le titre original, « A Visit from the Goon Squad », qui signifie une visite des « gros bras » payés pour intimider les grévistes ou l’adversaire, est d’ailleurs une métaphore de cet élément imposant qu’est le temps, qui vient se mettre en travers de nos routes pour faire dévier notre trajectoire, parfois brutalement.

Jennifer Egan nous dépeint ses personnages à travers une narration non linéaire à plusieurs voix qui nous laisse entrevoir plus nettement ce lien ténu entre les êtres et les événements, qui, tous, influencent le cours des choses dans le tourbillon des années. Ces récits multiples se lisent comme de courtes nouvelles mais forment un grand tout.

Ainsi, Sasha, une kleptomane new-yorkaise dans la mi-trentaine, partira ce bal. On la rencontre peu après 2001, à un moment flottant de sa vie, alors qu’elle vient de voler un portefeuille en présence d’Alex, une aventure d’un soir. Elle consulte un psy et est en période de remise en question entre un passé tumultueux et un avenir plus serein, qui nous seront racontés plus tard dans le roman à travers les yeux de son oncle Ted et de sa fille Alison.

Au second chapitre, Sasha est reléguée au second plan et on fait la connaissance de Bennie quelques années plus tôt. Producteur de musique et patron de Sasha, il traverse lui aussi une période trouble, de déroute et d’angoisse (il avale de la poudre d’or pour remédier à son problème d’impuissance sexuelle et utilise des pesticides pour détruire le poil de ses aisselles!).

Et ainsi, de chapitre en chapitre, on plonge parfois dans les années 80, parfois au début des années 2000 ou plus tard. On suit tour à tour des membres de l’ancien groupe punk de Bennie ou un des personnages qui a croisé son chemin ou celui de Sasha.

La vie est mouvement et chaos, dira l’un des personnages. Dans ce magma d’histoires, l’auteure trace une ligne fine pour ordonner un peu ce chaos, mais son récit exige du lecteur un certain effort d’attention pour suivre les protagonistes du récit, qui, de personnages très secondaires dans certains chapitres, deviennent le personnage principal dans un autre. Parfois, c’est nécessaire de revenir vers l’arrière pour se rafraîchir la mémoire, mais chacun de ces bouts de vie m’a captivé et j’ai pris plaisir à resituer les différents individus d’une histoire à l’autre. À la fois colorés et semblables à chacun de nous, ces êtres prennent ancrage dans un monde très contemporain qui est le nôtre et qui progresse à une vitesse folle.

On terminera cette traversée dans le futur à l’emplacement des tours tombées du World Trade Center, lors d’un spectacle-événement organisé par un Bennie dans la soixantaine, aidé par Alex, l’aventure d’un soir de jadis de Sasha. La boucle est bouclée, même si on sait que la ronde va inévitablement reprendre. Rien ne se passe exactement comme prévu mais tout est possible. Le temps est un gorille sans scrupules, mais il ne faut surtout pas se laisser intimider.

Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? de Jennifer Egan, finaliste au prix du meilleur roman 2014 des lecteurs de Points.

Rêves oubliés, de Léonor de Récondo

 oubliés, Léonor de RécondoChassée par les franquistes, la famille d’Aïta et d’Ama devra se réinventer une vie d’exil où la nostalgie n’a pas sa place. L’auteure Léonor de Récondo raconte ces rêves oubliés par petites touches. On s’immisce dans la vie de cette famille comme un oiseau qui espionne à la fenêtre et, de temps en temps, se penche par-dessus l’épaule de la courageuse héroïne pour voler des bribes de son journal intime.

Dans l’ombre d’une guerre civile espagnole, dont on parlera peu, puis de la Seconde Guerre mondiale, dans une France occupée par les Allemands, le clan tissera des liens solides, renforcés par l’adversité. Le besoin d’appartenance à sa famille prend une importance considérable sur une Terre où tous vous considèrent comme des étrangers.

C’est de ce lien fort dont il est surtout question dans ce court récit, mais aussi de l’histoire d’amour d’Ama et Aïda, un amour jamais remis en question et qui s’enracine dans les aléas d’un quotidien peu reposant. Les grands et petits drames se vivent de la même façon, ancrés dans un présent sans fioritures, et dont on goûte chaque instant parce qu’on ne sait pas de quoi le futur sera fait. Et parce que si le passé laisse des traces, on ne peut s’accorder le luxe de s’y complaire.

Sans être inoubliables, ces Rêves oubliés de Léonor de Récondo nous font vivre avec justesse et sensibilité la douleur de l’exil, l’importance du temps présent, et le rempart au malheur que peut être le clan familial.

Bonheurs de lecture

Je le sais depuis un petit moment déjà, mais c’est annoncé depuis ce matin: j’aurai le plaisir de faire partie du jury des lecteurs pour le Prix du Meilleur roman de Points, cette année. C’est avec un oeil un brin critique, mais surtout amoureux, que je lirai les livres finalistes pour n’en choisir qu’un seul à couronner (c’est toujours ça le plus difficile). J’attends que le Père Noël m’apporte les premières sélections, mais aussitôt lues, j’en ferai quelques commentaires, sur ce blogue et sur le site du Cercle Points. De belles découvertes à venir…

prixdumeilleurromanPoints

Le coffre à surprises

Nous y revoilà. Mes activités professionnelles m’ayant plutôt éloignée de la musique dans les dernières années, il est plus que temps que je rafraîchisse ce site web. Et le meilleur moyen de le garder vivant, c’est d’y déposer de temps en temps des bribes de mes pensées, des parcelles de mon regard sur ce qui m’entoure.

Ce n’est pas la première fois que je blogue. Au début de cette tendance — il y a de ça quelques années déjà! —, j’étais aux premiers rangs à expérimenter ce nouvel outil de communication. J’avais cessé, faute de temps, mais aussi parce que je trouvais les gens timides. Pour moi, le blogue devrait aussi être un lieu d’échange, et pas seulement une page publique où déverser sa pensée je-me-moi à la face du monde.

Même si on se dévoile toujours un peu lorsqu’on prend la parole, je ne considère pas que ma voix est plus importante que celle des autres. C’est la mienne, c’est tout, et mon but n’est pas tant d’exprimer qui je suis que de communiquer, c’est-à-dire d’ouvrir un sentier vers les autres, d’amorcer des dialogues, de déclencher, qui sait, des étincelles à l’occasion chez mes interlocuteurs, qui en déclencheront à leur tour chez moi. Je parle d’étincelles de créativité, de réflexion, de sens, de curiosité et aussi de frivolité (parce que ça fait du bien!). C’est ce que j’essaie de faire quand j’écris, ce que j’essaie de faire quand je chante, ce que je continuerai à faire ici.

J’ai décidé de ne pas me limiter à un thème sur ce site, si ce n’est peut-être le coffre au trésor. Celui qu’on découvre au grenier sans savoir ce qu’on va y trouver. Je n’ai donc pas encore de titre, mais vos idées sont bienvenues si, au fil du temps, vous souhaitez le baptiser.