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Trois lectures et un gâteau au citron

Les trois récits suivants font partie de la sélection finale du Prix des meilleurs romans de Points 2014, dont l’heureux élu sera nommé en juin, et pour lequel j’agis en tant que jurée.

La singulière tristesse du gâteau au citron, d’Aimee Bender

La singulière tristesse du gâteau au citron, Aimee Bender

La singulière tristesse du gâteau au citron, Aimee Bender

Le plus charmant et original des trois, à mon avis, est cette singulière tristesse du gâteau au citron. Rose a neuf ans lorsqu’elle découvre que le gâteau au citron préparé par sa mère pour son anniversaire goûte littéralement la tristesse et la frustration de celle-ci, femme au foyer qui cherche à s’épanouir. À partir de ce jour, notre héroïne n’arrive plus à se débarrasser de ce don qui ne fait que se raffiner avec le temps. Non seulement ressent-elle toutes les émotions du cuisinier, mais elle peut même deviner la provenance de chacun des aliments d’un mets. Pour ne plus avoir à subir l’assaut émotionnel d’autrui, elle devient adepte d’une alimentation préfabriquée aseptisée, en attendant des jours meilleurs.

Ne vous attendez pas à un récit de genre fantastique. Il s’agit plutôt d’une métaphore (plus près du réalisme magique de Marquez) sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte (du moins, c’est ainsi que je l’interprète) où chacun réagit selon sa personnalité, voit le monde avec un regard neuf (et moins émerveillé!) et doit s’adapter à cette nouvelle vision. Si Rose possède une acuité et une empathie surnaturelle qu’elle trouve lourdes à porter, son frère Joseph, lui, a la faculté de se fondre dans les objets autour de lui afin de disparaître aux yeux de tous. Rafraîchissant, à la fois touchant et plein d’humour.

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

C’est par une très courte promenade (novella) qu’Ann Beattie nous fait sillonner les sentiers amoureux de sa protagoniste, Jane, pendant la première moitié de sa vie adulte dans Promenades avec les hommes. D’abord en couple avec un jeune musicien recyclé en une sorte de beatnik, elle s’entichera d’un professeur paternaliste et troquera garçon et campagne pour homme mûr et ville. C’est surtout cette dernière union qu’on suit dans le New York des années 80, à travers le regard lucide, sans compromis, d’une femme sur les amours de sa jeunesse.

J’ai apprécié ce portrait d’amoureuse qui ose suivre ses coups de coeur tout en prenant conscience de ses lacunes et de sa faiblesse. Rien n’est immuable, le temps passe, les gens meurent, les relations se font et se défont. Ces fragments d’une vie bien imparfaite, elle les rend avec fluidité et quelques digressions qui nous laissent entrevoir l’ambiance new-yorkaise et les recoins tragiques du destin.

J’ai un bémol pour la finale, une scène avec de nouveaux personnages arrivés de nulle part et qui me semblaient étrangers au récit, mais dans l’ensemble, c’est une histoire qui se lit agréablement.

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?, de Jeanette Winterson

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?

Je ne suis pas fan de l’autofiction. Il faut donc une plume rare et habile pour me captiver. Ça n’a pas été le cas ici, malheureusement, malgré le merveilleux titre, Pourquoi être heureux quand on peut être normal?, qui pique la curiosité. L’écriture n’a rien de transcendant et le récit est jonché d’événements épars de la vie de l’auteure mais qui restent anecdoctiques à mes yeux, même s’ils sont censés tisser la trame d’une vie. Au début du récit, elle effleure la vie des ouvriers en Angleterre dans le dernier siècle, mais le contexte social est vite oublié et l’accent est mis de nouveau sur son histoire personnelle qui, malgré le contexte (celui d’une enfant adoptée), demeure somme toute assez banale.

Elle raconte la névrose de la fille et de la mère, avec, pêle-mêle, un contexte familial étouffant, son sentiment d’abandon, son amour pour la littérature, un brin de féminisme comme fond, un épisode de dépression, quelques réflexions par rapport à l’amour et un rapport mère-fille vraiment très problématique. Ce n’est pas totalement dénué d’intérêt, mais j’avais l’impression d’avoir lu et entendu cette histoire mille fois. J’ai souri à quelques reprises, j’ai été peinée à d’autres, mais l’ensemble ne m’a pas accroché, sauf aux toutes dernières pages, où l’auteure-héroïne narre le récit de ses retrouvailles avec sa mère naturelle. À ce moment, on est enfin dans l’art de raconter une histoire, avec un certain souffle dramatique, et non dans les remous d’un journal intime nombriliste. Tout ça est bien subjectif. Peut-être y trouverez-vous votre compte si vous pouvez, davantage que moi, vous identifier au personnage central.