Archives pour la catégorie Jury Points 2014

Un Télex de Cuba de Rachel Kushner envoûtant

Télex de Cuba, Rachel KushnerEntre 1952 et 1959, Cuba subit de grands bouleversements sociaux et politiques. Du coup d’État fomenté par Batista, à la solde des Américains, jusqu’à la Révolution de Castro, qui les chassera du territoire, l’île a vécu quelques années instables que nous raconte Rachel Kushner dans son Télex de Cuba. L’auteure multiplie les voix pour nous faire vivre ces années de l’intérieur. Comme si on y était, donc. Et c’est plutôt réussi.

Venue de son Tennessee natal, la jeune Everly débarque avec ses parents, d’abord à La Havane, puis à Preston et à Nicaro où son père dirigera une mine de nickel, alors que Batista vient de s’installer au pouvoir. On découvre l’île à travers ses yeux d’enfant, puis d’adolescente. Un regard curieux, ouvert, allumé. On s’attache tout de suite à cette personnalité hors du commun, sensible et déjà affirmée. Rachel Kushner s’est inspirée des souvenirs de ses grands-parents et de l’enfance de sa mère pour écrire ce roman. On devine que la petite Everly fait honneur à l’ombre maternelle.

En contre-chant, on suit aussi le fils d’un dirigeant de la production de canne à sucre, ainsi que plusieurs Américains venus chercher de meilleures conditions de vie à Cuba, mais qui vivent en autarcie dans leur petit monde de Blancs américains dans un système qui les favorisent au détriment des travailleurs locaux.

Et dans les choeurs, les voix d’un trafiquant d’armes français et d’une danseuse et putain cubaine, espionne pour Castro, viennent ponctuer le récit.

La plupart des personnages se croisent, mais parfois sans se connaître, ou alors si peu. Chacun de ces points de vue vient enrichir le portrait global de ces années cubaines.

C’est surtout l’univers des expatriés américains qu’on apprend à connaître, tout en prenant conscience du choc des cultures et des enjeux historiques et sociaux de la révolution cubaine. L’auteure passe par l’intime pour nous faire connaître un pan de la grande Histoire. On en ressort un peu plus savant et avec des parfums et des couleurs plein la tête qui donnent envie d’aller danser la salsa dans les Caraïbes, un daiquiri à la main. Un peu plus et on ressent, nous aussi, la nostalgie de ces années-là et le mal du pays.

Pour voyager un peu, un vidéo sur le Cuba d’aujourd’hui ici. Vous n’apprendrez pas grand chose de l’histoire du pays mais vous en ressentirez l’atmosphère. Visuellement très réussi.

Trois lectures et un gâteau au citron

Les trois récits suivants font partie de la sélection finale du Prix des meilleurs romans de Points 2014, dont l’heureux élu sera nommé en juin, et pour lequel j’agis en tant que jurée.

La singulière tristesse du gâteau au citron, d’Aimee Bender

La singulière tristesse du gâteau au citron, Aimee Bender

La singulière tristesse du gâteau au citron, Aimee Bender

Le plus charmant et original des trois, à mon avis, est cette singulière tristesse du gâteau au citron. Rose a neuf ans lorsqu’elle découvre que le gâteau au citron préparé par sa mère pour son anniversaire goûte littéralement la tristesse et la frustration de celle-ci, femme au foyer qui cherche à s’épanouir. À partir de ce jour, notre héroïne n’arrive plus à se débarrasser de ce don qui ne fait que se raffiner avec le temps. Non seulement ressent-elle toutes les émotions du cuisinier, mais elle peut même deviner la provenance de chacun des aliments d’un mets. Pour ne plus avoir à subir l’assaut émotionnel d’autrui, elle devient adepte d’une alimentation préfabriquée aseptisée, en attendant des jours meilleurs.

Ne vous attendez pas à un récit de genre fantastique. Il s’agit plutôt d’une métaphore (plus près du réalisme magique de Marquez) sur le passage de l’adolescence à l’âge adulte (du moins, c’est ainsi que je l’interprète) où chacun réagit selon sa personnalité, voit le monde avec un regard neuf (et moins émerveillé!) et doit s’adapter à cette nouvelle vision. Si Rose possède une acuité et une empathie surnaturelle qu’elle trouve lourdes à porter, son frère Joseph, lui, a la faculté de se fondre dans les objets autour de lui afin de disparaître aux yeux de tous. Rafraîchissant, à la fois touchant et plein d’humour.

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

Promenades avec les hommes, Ann Beattie

C’est par une très courte promenade (novella) qu’Ann Beattie nous fait sillonner les sentiers amoureux de sa protagoniste, Jane, pendant la première moitié de sa vie adulte dans Promenades avec les hommes. D’abord en couple avec un jeune musicien recyclé en une sorte de beatnik, elle s’entichera d’un professeur paternaliste et troquera garçon et campagne pour homme mûr et ville. C’est surtout cette dernière union qu’on suit dans le New York des années 80, à travers le regard lucide, sans compromis, d’une femme sur les amours de sa jeunesse.

J’ai apprécié ce portrait d’amoureuse qui ose suivre ses coups de coeur tout en prenant conscience de ses lacunes et de sa faiblesse. Rien n’est immuable, le temps passe, les gens meurent, les relations se font et se défont. Ces fragments d’une vie bien imparfaite, elle les rend avec fluidité et quelques digressions qui nous laissent entrevoir l’ambiance new-yorkaise et les recoins tragiques du destin.

J’ai un bémol pour la finale, une scène avec de nouveaux personnages arrivés de nulle part et qui me semblaient étrangers au récit, mais dans l’ensemble, c’est une histoire qui se lit agréablement.

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?, de Jeanette Winterson

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?

Je ne suis pas fan de l’autofiction. Il faut donc une plume rare et habile pour me captiver. Ça n’a pas été le cas ici, malheureusement, malgré le merveilleux titre, Pourquoi être heureux quand on peut être normal?, qui pique la curiosité. L’écriture n’a rien de transcendant et le récit est jonché d’événements épars de la vie de l’auteure mais qui restent anecdoctiques à mes yeux, même s’ils sont censés tisser la trame d’une vie. Au début du récit, elle effleure la vie des ouvriers en Angleterre dans le dernier siècle, mais le contexte social est vite oublié et l’accent est mis de nouveau sur son histoire personnelle qui, malgré le contexte (celui d’une enfant adoptée), demeure somme toute assez banale.

Elle raconte la névrose de la fille et de la mère, avec, pêle-mêle, un contexte familial étouffant, son sentiment d’abandon, son amour pour la littérature, un brin de féminisme comme fond, un épisode de dépression, quelques réflexions par rapport à l’amour et un rapport mère-fille vraiment très problématique. Ce n’est pas totalement dénué d’intérêt, mais j’avais l’impression d’avoir lu et entendu cette histoire mille fois. J’ai souri à quelques reprises, j’ai été peinée à d’autres, mais l’ensemble ne m’a pas accroché, sauf aux toutes dernières pages, où l’auteure-héroïne narre le récit de ses retrouvailles avec sa mère naturelle. À ce moment, on est enfin dans l’art de raconter une histoire, avec un certain souffle dramatique, et non dans les remous d’un journal intime nombriliste. Tout ça est bien subjectif. Peut-être y trouverez-vous votre compte si vous pouvez, davantage que moi, vous identifier au personnage central.

Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? de Jennifer Egan : le mouvement du temps

Qu'est-ce qu'on a fait de nos rêves? de Jennifer Egan

Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? de Jennifer Egan

Tout bouge et rien ne se passe exactement comme on l’avait prévu. Jennifer Egan nous invite au bal du temps dans son roman « Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? », prix Pulitzer 2011. Danseurs talentueux ou maladroits, parfois chanceux, parfois pas, ses personnages se frôlent, s’entrecroisent, se choisissent ou se saluent le temps de quelques pas. Ils évoluent comme ils peuvent sur une piste accidentée, s’enfargent, se relèvent, prennent des pauses avant de reprendre leur élan. Et c’est comme ça, presque à leur insu, que le temps file et que leur vie se chorégraphie.

Le titre traduit évoque une certaine nostalgie, mais il n’est pas tant question ici de rêves perdus que de la vie qui est mouvement constant. Pour survivre, nous sommes obligés d’apprendre à valser avec une certaine souplesse. Le titre original, « A Visit from the Goon Squad », qui signifie une visite des « gros bras » payés pour intimider les grévistes ou l’adversaire, est d’ailleurs une métaphore de cet élément imposant qu’est le temps, qui vient se mettre en travers de nos routes pour faire dévier notre trajectoire, parfois brutalement.

Jennifer Egan nous dépeint ses personnages à travers une narration non linéaire à plusieurs voix qui nous laisse entrevoir plus nettement ce lien ténu entre les êtres et les événements, qui, tous, influencent le cours des choses dans le tourbillon des années. Ces récits multiples se lisent comme de courtes nouvelles mais forment un grand tout.

Ainsi, Sasha, une kleptomane new-yorkaise dans la mi-trentaine, partira ce bal. On la rencontre peu après 2001, à un moment flottant de sa vie, alors qu’elle vient de voler un portefeuille en présence d’Alex, une aventure d’un soir. Elle consulte un psy et est en période de remise en question entre un passé tumultueux et un avenir plus serein, qui nous seront racontés plus tard dans le roman à travers les yeux de son oncle Ted et de sa fille Alison.

Au second chapitre, Sasha est reléguée au second plan et on fait la connaissance de Bennie quelques années plus tôt. Producteur de musique et patron de Sasha, il traverse lui aussi une période trouble, de déroute et d’angoisse (il avale de la poudre d’or pour remédier à son problème d’impuissance sexuelle et utilise des pesticides pour détruire le poil de ses aisselles!).

Et ainsi, de chapitre en chapitre, on plonge parfois dans les années 80, parfois au début des années 2000 ou plus tard. On suit tour à tour des membres de l’ancien groupe punk de Bennie ou un des personnages qui a croisé son chemin ou celui de Sasha.

La vie est mouvement et chaos, dira l’un des personnages. Dans ce magma d’histoires, l’auteure trace une ligne fine pour ordonner un peu ce chaos, mais son récit exige du lecteur un certain effort d’attention pour suivre les protagonistes du récit, qui, de personnages très secondaires dans certains chapitres, deviennent le personnage principal dans un autre. Parfois, c’est nécessaire de revenir vers l’arrière pour se rafraîchir la mémoire, mais chacun de ces bouts de vie m’a captivé et j’ai pris plaisir à resituer les différents individus d’une histoire à l’autre. À la fois colorés et semblables à chacun de nous, ces êtres prennent ancrage dans un monde très contemporain qui est le nôtre et qui progresse à une vitesse folle.

On terminera cette traversée dans le futur à l’emplacement des tours tombées du World Trade Center, lors d’un spectacle-événement organisé par un Bennie dans la soixantaine, aidé par Alex, l’aventure d’un soir de jadis de Sasha. La boucle est bouclée, même si on sait que la ronde va inévitablement reprendre. Rien ne se passe exactement comme prévu mais tout est possible. Le temps est un gorille sans scrupules, mais il ne faut surtout pas se laisser intimider.

Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves? de Jennifer Egan, finaliste au prix du meilleur roman 2014 des lecteurs de Points.

Rêves oubliés, de Léonor de Récondo

 oubliés, Léonor de RécondoChassée par les franquistes, la famille d’Aïta et d’Ama devra se réinventer une vie d’exil où la nostalgie n’a pas sa place. L’auteure Léonor de Récondo raconte ces rêves oubliés par petites touches. On s’immisce dans la vie de cette famille comme un oiseau qui espionne à la fenêtre et, de temps en temps, se penche par-dessus l’épaule de la courageuse héroïne pour voler des bribes de son journal intime.

Dans l’ombre d’une guerre civile espagnole, dont on parlera peu, puis de la Seconde Guerre mondiale, dans une France occupée par les Allemands, le clan tissera des liens solides, renforcés par l’adversité. Le besoin d’appartenance à sa famille prend une importance considérable sur une Terre où tous vous considèrent comme des étrangers.

C’est de ce lien fort dont il est surtout question dans ce court récit, mais aussi de l’histoire d’amour d’Ama et Aïda, un amour jamais remis en question et qui s’enracine dans les aléas d’un quotidien peu reposant. Les grands et petits drames se vivent de la même façon, ancrés dans un présent sans fioritures, et dont on goûte chaque instant parce qu’on ne sait pas de quoi le futur sera fait. Et parce que si le passé laisse des traces, on ne peut s’accorder le luxe de s’y complaire.

Sans être inoubliables, ces Rêves oubliés de Léonor de Récondo nous font vivre avec justesse et sensibilité la douleur de l’exil, l’importance du temps présent, et le rempart au malheur que peut être le clan familial.