Archives pour la catégorie Cinéma

Human : destins croisés

Oui, je sais, l’être humain est capable du pire. Comme il est  capable du meilleur. Ce qui en fait une bête désespérante, réjouissante, fascinante.

En ces temps troubles, « Human », le projet documentaire de Yann Arthus-Bertrand touche encore plus. Il est pourtant d’une simplicité désarmante. Des gros plans sur des visages de partout. L’humain dans son essence, qui nous parle dans toutes les langues, du bonheur, de l’amour, de la mort, du sens de la vie, de la condition humaine, de sa quête et de ses contradictions. Le tout entrecoupé de paysages spectaculaires, présenté en trois films d’environ 1h30.

Lui et ses équipes ont parcouru la planète pendant deux ans pour recueillir ces paroles et filmer ces environnements. Le projet est également une invitation à une « conversation sociale ». Qu’est-ce qui nous rend humain? #WhatMakesUsHUMAN

On se rend compte, à travers tous ces témoignages, à quel point on est pareils, à quel point on a soif des mêmes choses. On constate aussi qu’au-delà du vernis culturel, on peut avoir une affinité de pensée beaucoup plus grande avec cet Haïtien ou cette Vietnamienne qu’avec ce voisin d’à côté avec qui on n’a pas l’impression de parler le même langage.

Certains récits nous font rager, d’autres nous font sourire ou nous attristent. On nage entre douleur et beauté.

Disponible gratuitement sur le web.

Cinéma : cherchez la femme

Ce n’est pas la première fois qu’on en parle et ce ne sera pas la dernière, car les choses bougent vraiment trop lentement (en fait, est-ce que ça bouge? Dites-le moi si le mal de mer vous pogne; moi, ça va.). Les réalisatrices sont trop peu nombreuses. Pourquoi? Comme en politique, les raisons sont sûrement multiples et difficiles à cerner. Les Réalisatrices Équitables en ont fait leur cheval de bataille et elles ont bien raison.

Certaines actrices, regroupées au sein de l’Union des Artistes, ont aussi mis cette question de l’avant : moins de rôles principaux pour les femmes au cinéma, et c’est encore pire après 40 ans.

L’équation est simple. Moins de personnages féminins importants parce que moins de femmes créatrices de ces histoires (scénaristes et réalisatrices). C’est compréhensible. On écrit sur ce qu’on connaît le mieux. Les hommes ont donc tendance à donner une figure masculine à leur héros. Et, à mon avis, les personnages secondaires féminins créés par des hommes sont souvent plus « fantasmés » que réalistes. Je ne dis pas que c’est toujours comme ça, je parle d’une tendance. (N’est pas « Mommy » Dolan qui veut.)

D’où la nécessité d’avoir davantage de femmes aux commandes. Pas parce qu’elles sont meilleures. Pas parce qu’elles vont révolutionner le monde du cinéma. Seulement parce que nous aussi, les filles, on a envie d’être bien représentées dans le monde du 7e art.

Tout ça pour vous dire que je m’amuse souvent à analyser les films réalisés et ainsi comparer les réalisateurs et leurs personnages principaux. Faites-le vous aussi, vous allez voir, c’est chaque fois pareil. J’avais envie de partager l’exercice avec vous aujourd’hui.

La SODEC a annoncé son soutien à 12 longs-métrages de fiction pour 2014-2015. Voici ce que ça donne (je n’ai gardé que le début des descriptions pour illustrer mon propos) :

6 h
« En 1955, Tom, 17 ans, en maison de redressement, apprend que son père est condamné à mort pour avoir tué son patron abusif et violent. »
Personnage principal : Tom
Réalisateur : Michel Jetté

BORIS SANS BÉATRICE
« Boris Malinowski, esprit fort, libéral et orgueilleux, a atteint tous ses buts. Depuis un temps, sa femme Béatrice, ministre au gouvernement du Canada, est clouée au lit victime d’une mystérieuse dépression. »
Personnage principal : Boris
Réalisateur : Denis Côté

DESPERADO
« Adrien, un solitaire d’âge mûr, se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment et se fait enlever par Cédric et William, deux jeunes qui se sont sérieusement mis dans le pétrin. »
Personnage principal : Adrien
Réalisateur : Richard Angers

MISSION YÉTI
« Les destins de Nelly Maloye, détective privée débutante, et Simon Picard, assistant de recherche en sciences de l’Université Laval, se croisent accidentellement. »
Deux personnages principaux : Nelly et Simon
Réalisateurs : Pierre Greco et Nancy Florence Savard

Tiens donc… Première apparition d’une héroïne féminine et il y a justement une fille à la création. C’est un film d’animation, mais le rapport est le même.

NITRO RUSH
« Condamné pour le rôle qu’il a joué dans l’homicide involontaire d’un policier, Max apprend que son fils Théo vient d’être recruté par une organisation criminelle. »
Personnage principal : Max
Réalisateur : Alain Desrochers

PAYS
« À 25 ans, Félixe, nouvellement élue au gouvernement fédéral canadien, se voit catapultée à l’Île de Besco pour prendre part à une médiation concernant les ressources minières de ce pays. Émily, une médiatrice de renom aux prises avec des procédures de divorce difficiles, mène celle-ci. Danielle, la première ministre de l’île, tente de gérer la situation tout en s’occupant de sa vie familiale. Une amitié se nouera entre les trois femmes (…). »
Personnages principaux : Félixe, Émily et Danielle (Wow… Trois filles!)
Réalisatrice : Chloé Robichaud (Ah ben, tabarouette… une fille!)

PERDI EN AYITI
« Après avoir connu le sommet, l’animateur de talk-show Marc Morin est à un tournant de sa carrière et de sa vie personnelle. Pour le relancer, son agent lui organise contre son gré un séjour en Haïti, cinq ans après le séisme de 2010, afin d’agir comme porte-parole d’une ONG québécoise qui œuvre là-bas. »
Personnage principal : Marc Morin
Réalisateur : Benoit Pelletier

LE PROBLÈME D’INFILTRATION
« Chirurgien dédié au sort des grands brûlés, époux d’une femme sensible et intelligente, père d’un enfant docile, bricoleur adroit, cuisinier hors pair, Louis Robert vit la perfection jusqu’au jour fatidique où tout se met à se fissurer. »
Personnage principal : Louis Robert
Réalisateur : Robert Morin

LES TROIS P’TITS COCHONS 2
« Nous retrouvons les trois petits cochons cinq ans plus tard, toujours victimes de leur sexualité débordante. »
Personnages principaux : 3 gars
Réalisateur : Jean-François Pouliot

X QUINIENTOS
« X Quinientos nous raconte les histoires d’Alex, Maria et David, trois jeunes migrants du continent américain qui sont chacun confrontés au décès d’un être cher. »
Personnages principaux : Alex, Maria (une fille, youppi!) et David
Réalisateur : Juan Andrés Arango

A WORTHY COMPANION
« Robert Drake est un postier qui vit dans une banlieue nord-américaine. Il est perçu comme un employé modèle, comme un aide-soignant de son frère handicapé, et comme un voisin tranquille. »
Personnage principal : Robert Drake
Réalisateurs : Carlos Sanchez et Jason Sanchez

BIRTHMARKED
« En 1976, Ben Morin et Catherine O’Neal commencent une expérience visant à changer notre compréhension de l’identité humaine. »
Personnages principaux : Ben et Catherine (ah!)
Réalisateur : Emmanuel Hoss-Desmarais

Maintenant, faites le décompte. Une seule réalisatrice sur 12 films (non, 2 réalisatrices, pardon… versus 11 réalisateurs). Combien d’héroïnes?

Je ne reproche absolument pas aux gars d’écrire des rôles de gars. Je constate seulement que si on veut avoir à l’écran davantage de beaux rôles d’avant-plan féminins, il faut que les femmes puissent scénariser et réaliser leurs propres films. Et je me demande comment ça se fait que ce n’est toujours pas le cas. Qu’est-ce qui ne va pas? Pourquoi ça ne bouge pas davantage de ce côté-là? Les filles sont talentueuses aussi, alors ce n’est pas le problème. Et il y en a forcément un. Un tel pourcentage, un tel déséquilibre, ce n’est pas normal.

Expédition Franklin : les naufragés des glaces

Deux navires pris dans les glaces et dont on n’avait jamais retrouvé la trace. Des hommes condamnés à vivre — et à mourir — de faim et de froid, loin des leurs, dans un environnement du bout du monde. L’Erebus et le Terror font partie de la légende et on vient de retrouver l’un deux. L’expédition Franklin va enfin révéler ses derniers secrets.

Expédition Franklin, épave retrouvée

Photo prise par un sonar de Parcs Canada

Je ne sais plus quand j’ai entendu parler pour la première fois des naufrages de cette expédition dans l’Arctique, mais c’est le genre d’histoire qui frappe l’imaginaire. Le mien, en tout cas.

Terreur, Dan SimmonsFascinée par le sort des ces hommes, j’ai donc lu avec beaucoup de plaisir, malgré ses longueurs, le roman de Dan Simmons, Terreur, inspiré de ce qu’on connaissait de cette aventure. Si vous souhaitez en savoir plus, je vous conseille ce livre, fictif bien entendu, mais qui rend bien l’esprit qui devait régner sur ces bateaux. Dan Simmons a même effectué des recherches de terrain, se rendant dans le Grand Nord pour vivre les sensations (le froid et le noir, notamment) qu’il a intégrées au récit.

Il imagine les confidences d’un des commandants, Francis Crozier, qui nous raconte les événements dans son journal : la longue attente, la peur, l’espoir, la maladie, les morts qui surviennent, une à une, dans cet endroit polaire où ils sont isolés et complètement perdus. Ils ont mis beaucoup de temps à quitter les vaisseaux, espérant toujours être rescapés. À bout de provisions, au bout de longs mois de résistance (années même!), ils ont dû se résoudre (du moins, les quelques survivants) à partir à pied sur la terre glacée.

On connaît les grandes lignes de l’histoire, alors je ne vends pas de punch, mais l’immersion est réussie. Dan Simmons arrive à nous faire ressentir de façon réaliste et très crédible ce que ces pauvres marins ont dû vivre. À son habitude, il a rajouté une touche de fantastique, un monstre nordique semblable à un ours géant qui rôde autour d’eux, tel un fantôme, et qui les terrorise. Il incarne l’inconnu, la métaphore de cette peur devant ce milieu qui leur était hostile, car totalement étranger. L’auteur n’oublie pas non plus d’illustrer ce racisme latent qui élevait une barrière entre les marins anglais et les Inuits, ce qui leur a certainement nui, et les a sans doute même condamnés.

La fin imaginée par l’auteur s’étire inutilement (à mon goût, du moins), mais ça n’a pas altéré mes fortes impressions de lecture. Un film pour la télévision, basé sur le roman, est d’ailleurs en préparation.

Sous les étoiles

J’ai aussi lu le livre de Dominique Fortier, Du bon usage des étoiles. On a droit ici à de la bonne littérature, plus largement inspirée du mythe, mais moins collée à la réalité des marins. Ce sont deux romans totalement différents. Pour se mettre dans la peau des hommes, c’est celui de Dan Simmons qu’il faut choisir. Pour se plonger davantage dans la société victorienne, on pourra opter pour le roman de Dominique Fortier.

Ce dernier livre sera d’ailleurs adapté au cinéma par Jean-Marc Vallée, qui est un des amis de l’auteure. Ça fait longtemps que ce projet est dans l’air, mais le réalisateur en a reparlé dans la foulée de l’annonce de la découverte d’un des bateaux, en entrevue avec Stéphane Leclair à la radio.

Cet été, j’ai eu le plaisir d’interviewer Charles Dagneau, un archéologue subaquatique de Parcs Canada. Après l’étude de l’épave de l’Empress of Ireland, il devait joindre l’équipe de recherche du Franklin. Plusieurs expéditions ont eu lieu au fil du temps, sans succès, mais l’équipe espérait découvrir le trésor dans cette nouvelle zone de recherche. Eurêka.

Jutra 2014 : jurée imaginaire pour la fête du cinéma québécois

Dans une semaine aura lieu la Soirée des Jutra qui célèbre le cinéma québécois. Ce n’est pas un secret que je suis friande d’art et que j’ai un penchant chauviniste et assumé pour tous les créateurs québécois… Malgré quelques bémols, je trouve mon compte dans bon nombre de films québécois et j’ai toujours plaisir à découvrir ou redécouvrir des acteurs talentueux ou la vision particulière d’un auteur de chez nous.

Pour une fois, j’ai vu tous les films en nomination dans les catégories vedettes, alors j’ai envie de m’amuser un peu et de partager, non pas mes prédictions, mais ma propre sélection. Et ceux que j’ai aimés ne sont pas toujours ceux dont on a le plus parlé. Ce petit palmarès personnel est aussi une façon de mettre en lumière quelques coups de coeur et, qui sait, de vous donner peut-être envie d’en découvrir à votre tour.

Amusons-nous donc à « Si j’étais jurée ».

Mon choix du meilleur film et de la meilleure réalisation va, sans hésitation, à Sébastien Pilote et à son film Le démantèlement, qui est pour moi une coche au-dessus des autres. Ça tient pour beaucoup au jeu de Gabriel Arcand, bien sûr, mais aussi à la maîtrise du réalisateur dans sa construction du récit, à l’économie de dialogues qui font toujours sens, à ces plans d’ensemble de paysages à couper le souffle, à ces gros plans qui vont chercher les nuances et l’intériorité du jeu, et au sujet lui-même, traité avec sensibilité et intelligence. Ça nous raconte à la fois le déclin de notre agriculture et son manque de relève, et à la fois le drame personnel d’un père de plus en plus isolé par ce mode de vie et qui doit faire un choix déchirant.

Deux mentions spéciales dans cette catégorie. L’une va à Catimini, film imparfait mais très touchant et bien joué par de très jeunes comédiennes. On partage un moment de la vie de quatre fillettes et adolescentes d’âges différents, qui ont en commun d’avoir connu la vie en famille d’accueil. La réalisatrice Nathalie Saint-Pierre traite avec sensibilité d’un sujet peu vu au cinéma en mettant le focus sur les problèmes d’attachement causés par ce système. Mon seul bémol porte sur la finale que j’ai trouvé un peu bancale, mais j’ai beaucoup aimé l’ensemble du film.

Ma deuxième mention va à Diego Star (et au réalisateur Frédérick Pelletier). Cette histoire de matelot étranger, paralysé à Lévis, et dont la vie s’enlise de plus en plus dans les glaces du Saint-Laurent, m’a intéressée et tenue en haleine tout le long… jusqu’à sa finale frustrante.

Je donnerais le trophée du meilleur scénario à Martin Laroche pour Les manèges humains. Sujet très sensible (l’excision) traité avec justesse et une grande délicatesse. Ça surprend d’autant plus que c’est écrit par un homme. Il n’y a pas sujet plus « féminin » que ça et il arrive à bien nous faire comprendre le drame de son personnage principal et les complexités de ce qu’elle peut ressentir en tant que femme. Le réalisateur a consulté un médecin spécialiste de la question qui lui a décrit à la fois les dommages physiques mais aussi psychologiques qui peuvent survenir. Le réalisme est renforcé par des dialogues qui ont la spontanéité de l’improvisation même si les répliques font toutes déjà partie du script. Chapeau!

Meilleure actrice dans un premier rôle… Ouf, pas facile de trancher dans cette catégorie. Souvent, on a du mal à trouver des rôles féminins d’avant-plan intéressants, mais cette année, les rôles forts abondent et sont tous joués avec grand talent. Pierrette Robitaille est dans un contre-emploi rare dans Vic + Flo ont vu un ours (et c’est possible que le jury final penche pour elle), mais j’ai un gros faible pour Lise Castonguay dans son rôle d’une libraire qui se bat avec la schizophrénie dans Triptyque. Mon vote irait pour elle.

Dans la catégorie du meilleur acteur dans un premier rôle, mon vote va à Gabriel Arcand malgré la compétition relevée. Encore une fois, il donne une performance d’acteur sensible et nuancée dans un film fort réussi.

Pour la meilleure actrice de soutien, Marie Brassard l’emporte à mes yeux pour son rôle de composition dans Vic + Flo ont vu un ours. Cette actrice reçoit souvent en cadeau des rôles typés qu’elle réussit à rendre sans tomber dans la caricature et c’est un petit bonheur de la voir aller, dans le rire comme dans la détestation. Mention spéciale tout de même à Frédérique Paré, découverte dans Catimini.

Comme meilleur acteur de soutien, je décerne une mention spéciale à Normand Daoust, acteur chevronné découvert dans Les manèges humains, mais je donnerais la statuette à Gilles Renaud pour son personnage attachant et juste assez coloré de Louis, l’ami fidèle, dans Le démantèlement.

Bon gala!